
En février 1991, Jacques Derrida se rend pour la première fois à Moscou où il rencontre trois jeunes philosophes russes alors soucieux de créer un nouveau champ de recherches ouverts aux courants philosophiques autrefois interdits (Natalia Avtonomova, Mikhail Ryklin, Valery Podoroga). Si la déconstruction in praesentia s’invite alors l’année où ont lieu les première élections libres, il s’agit plus que d’un symbole mais du signe que la perestroïka laisse ouvert désormais un espace d’indétermination, de déconstruction propice à la réflexion philosophique. Cette visite acte donc d’une réciprocité entre transition philosophique et politique que de nombreux philosophes actifs à cette période ne manqueront pas d’emprunter et dont la diversité des approches justifie ici même une capacité à laisser l’avenir ouvert.
Ce cours propose une introduction à la philosophie russe (en particulier à Moscou) dans ce contexte de transition incertaine, en s’appuyant sur trois générations de penseurs qui incarnent, chacun à leur manière, les tensions propres à ce champ redéfini entre héritage soviétique, postmodernité fantasmée, et modernité interrompue. A la croisée des chemins la question du sens à donner à cette transition devient urgente, faisant de la désormais ex-URSS une question cruciale, à l’échelle même des autres grandes questions traditionnelles autrefois négligées (celle de l’état de la question du sujet ou de la restauration d’une métaphysique).
Le cours s’ouvre sur deux grands noms du début de l'ère post-soviétique avec un pied déjà bien installé dans la période précédente, tous deux marqueurs de la persistance souterraine des philosophies occidentales (dites à l’époque bourgeoise et dominée par la figure tutélaire de Merab Mamardashvili décédé en 1990 justement). Vladimir Bibikhin (traducteur de Heidegger et Derrida entre autre) et figure de proue d’un cours très couru donné tout au long des années 90 qui tente de donner un écho métaphysiques aux événements politiques et Sergej Khorujii auteur d’un ouvrage influent (« Chemins de la philosophie russe après la césure ») qui tente de réhabiliter la philosophie religieuse russe.
La deuxième partie du cours s’attarde sur des figures contemporaines majeures d’une philosophie inspirée par la French Theory comme Mikhaïl Ryklin, Mikhail Epstein, Boris Groys, Valeriy Podoroga ou encore Elena Petrovskaja, dont les œuvres croisent esthétique, phénoménologie, cultural studies, post-communisme et théorie du sujet. Leur pensée, souvent radicale a influencé en profondeur le champ philosophique russe actuel (soit par le truchement d’un effet d’école, celle des élèves de Podoroga) ou encore par la pénétration de leurs travaux en Occident (surtout Groys et Ryklin). Ironie postmoderne, exploration des arts visuels, anthropolohie philosophique et medientheorie, cette philosophie éclatée a su maintenir une sensibilité à la forme, au langage et à l’expérience esthétique.
Enfin, une attention particulière est accordée à plusieurs penseuses incontournables de la scène philosophique actuelle – Yulia Sineokaya, Keti Chukhrov, Oksana Timofeeeva – mais aussi au collectif (Chto Delat’) dont les travaux ont contribué à renouveler l’approche marxiste dans une perspective critique et originale, participant notamment à la redécouverte en Occident de penseurs soviétiques importants mais méconnus (Ilyenkov).
À travers ces différentes étapes, ce cours met en lumière une pensée russe qui se tient dans un rapport critique à sa propre tradition tout en en proposant des relectures originales et stimulantes, révélant ici un champ de pensée stimulant.
- Enseignant·e: Patrick Flack
- Enseignant·e: Emanuel Landolt